Résumé Conférence UBO sur le Moyen-Orient

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Résumé Conférence UBO sur le Moyen-Orient

Message  Guillaume le Mer 18 Mai - 23:14

Conférence à l’UBO, le 29/03/2011 sur :
Le pouvoir et ses représentations
en Mésopotamie
Conférence de Jean-Marie Durand, du Collège de France


A une époque, seulement 6 assyriologues. On a connu la Mésopotamie par les Grecs, pour qui le fait royal est un fait essentiel. Ils ont connu le proche orient au moment où régnait le grand roi des Perses, le basileus. Mais nous étudierons ici le IIème et IIIème millénaires, les monarques dont on parlera ne sont pas à la tête de royaumes importants ou d’empires, l’espace géopolitique reste très morcelé. Difficulté : la civilisation est peu figurative, pas comme en Egypte, où l’on a des représentations des rois. Car comprendre comment les rois voulaient être vus permet de les comprendre bien mieux que par la simple imagination. Mais si l’on n’a pas récupéré ces représentations, on sait qu’elles ont existé, comme la statue d’Istup-el, prince de Mari (IIIème millénaire), une des rares que l’on ait récupérées
Mais le nez de celle-ci a été martelé, ce genre de statue a été systématiquement détruit par les successeurs ou les conquérants ultérieurs. Essentiellement à l’époque assyrienne, d’où nous vient, par exemple, Ashur-nazir, un souverain conquérant, ou Asur-bani-apli, Hassurbannipal, combattant un lion. Mais est-on en présence d’une véritable représentation ou de l’image qu’il a voulu laisser de lui ? L’art est-il vériste ? Dans le cas des statues de Yagid-lim, le grand père et yagid-lim, son petit-fils du même nom, on a tenté apparemment de représenter non pas l’idée d’un roi de Mari, mais bien le personnage antique. Et Yamlikum, un serviteur, dénonce le fait que Zimri-Erah ait ôté le masque facial de ces statues. En effet, à l’époque, les statues sont extrêmement périssables : des mannequins avec un masque de métal précieux.
Les autres statues que l’on a récupérées sont les Orants et les Orantes, statues aux grands yeux et grandes oreilles pour mieux recevoir le message divin. L’art est là symbolique, et le vérisme est totalement nié.
Il existe aussi à l’époque des sceaux-cylindres, eux aussi ornés, mais à partir desquels il est difficile de se faire une idée de la vérité de la représentation du prince de Mari. Toutefois, on constate son attitude : station assise (signe royal), mains en supination : il règne sur les hommes, mais sous les dieux. Ces représentations stylisées empêchent de connaître leur vérité.

Le terme de roi se définit étymologiquement comme le plus grand des hommes (LU+GAL), on peut le représenter banquetant : il offre un sacrifice à la divinité, avec un couffin sur la tête comme bâtisseur… Il est en tout cas représenté sur les bas reliefs primitifs comme plus grand, reine et princes sont tout petits à côté de lui. Il sera toujours représenté comme l’homme plus grand. Mais il en va de même dans les tableaux modernes : les autres ploient l’échine pour que le prince paraisse plus grand : ce sont des invariants psychologiques.
Les rois ont une onomastique réservée, ils n’étaient pas représentés partout. Dans l’antiquité, la façon de montrer sa singularité est de lui donner une onomastique telle qu’il soit le seul à se nommer ainsi. Ainsi Zimrî-lîm ou Yagîd-Lîm sont forcément des rois de la dynastie mâr sim’alite. A l’époque, un nom a toujours un sens. Lîm signifie ‘’tribu’’. Yagîd-Lîm signifie : ‘’la tribu à aimer’’, Yahdun-Lîm : ‘’la tribu à trouver une pâture’’, ‘’Zimrî-Lîm : ‘’la tribu est mon aide.’’ Mais c’est une onomastique qui est post-natale. Le nom est un reflet d’une fonctionnalité. Ce sont des rois bédouins.
Dans le cas des rois assyriens, ils se nomme par rapport à la ville d’Assur : Ashur-bani-apli : ‘’celui qui a créé l’héritier’’. Apli signifie l’héritier, le premier-né. Or Assurbanipal était un puîné, mais ce n’est pas un souci : quand il est reconnu comme héritier par son prédécesseur, il devient l’héritier du trône considéré comme l’aîné. Le roi rentre dans une dynastie par droit d’aînesse et acceptation sociale. Le véritable acte de couronnement, c’est la célébration du rite du kispum. Càd la commémoration des ancêtres. Ce n’est pas croire que les ancêtres existent après la mort, mais que ceux à qui on rend un culte reconnaissent l’héritier, qu’il devient l’aîné et le garant de la lignée. La commémoration du passé permet de cimenter le groupe et de concevoir un avenir commun.
A côté de cela, il possède toute une série d’ornements singuliers :
° Il a tout d’abord un habit nommé palûm, très fastueux, long à confectionner ; c’est un personnage qui éblouit dans la foule. Mais le mot palûm signifie aussi dynastie, la symbolique est celle d’un homme qui revêt la dynastie et accepte d’en être le gardien. Son port était complexe.
° Il possédait d’autres regalia, un sceptre tout d’abord. Idéologiquement, le roi a le titre de pasteur, ses gens sont son troupeau. C’est une image fondamentale dans l’idéologie mésopotamienne et elle est transférée dans la Bible indéniablement. De la même façon que rentrer dans un âne dans la ville : la façon même de rentrer dans une ville pour un roi lié à un accueil triomphal, aucunement une preuve d’humilité.
°Il possède aussi une arme, qui lui sert à triompher des ennemis et à affirmer sa masculinité. A l’époque, quand on fait un cadeau, on lui offre un équipement en habit, du couvre-chef aux souliers, mais avec une arme en plus. Car à l’époque, l’homme doit toujours être en armes, sinon il n’est pas un guerrier et il n’est rien.

L’image du combat est très importante : « Ainsi parle Addu : ‘’J’avais donné tout le pays à yahdun-lîm et, grâce à mes armes, il n’a pas eu de rival au combat. Il a abandonné mon parti et le pays que je lui avais donné, je l’ai donné à Samsî-Addu… » et « Je t’ai ramené sur le trône de ton père et les armes avec lesquelles je m’étais battu contre le Mer, je te le les ai données. » C’est l’image du combat contre le chaos primordial, comme celui de Yahvê contre le Léviathan, d’où les rois assyriens parlaient de laver leurs armes dans la mer pour mimer le drame des origines. Certains rois partirent même à la chasse au narval pour symboliser le triomphe sur la mer, l’arme du roi est plus qu’une affirmation virile, elle est marquée mythologiquement.
Il n’a, semble –t-il, pas de couronne, ceci est un héritage grec. Mais il porte un couvre-chef appelé Kubshum, qui ressemble à une calotte, ou une perruque. Mais tous les hommes portent des kubshums ou une perruque : il ne faut jamais se promener tête nue. Il y a là une contrainte sociale, mais aussi pratique : le soleil tapait dur au moyen-orient. Ce kubshum est un des cadeaux que l’on peut offrir à un homme ou à un roi. La femme libre a le droit d’avoir un voile sur la tête, les prostituées sont punies si elles le font. Hommes et femmes libres ont toujours un couvre-chef. Ces kub-shum sont très travaillés chez les nobles, et celui du roi est orné de symboles et de perles. Ils sont extrêmement légers et souvent énormes. Devant les divinités, le roi est très légèrement plus petit.
Le roi a un trône. Certains sont à Paris. La station est assise, et le fait qu’il reste assis devant tous les visiteurs montre sa supériorité, il n’a pas à se lever. Il choisit qui va s’asseoir, rester debout ou s’asseoir sur les talons. Dans le premier cas c’est un dignitaire, le second, un serviteur, le troisième, un homme normal. On définit ainsi les hommes, en fonction de leurs stations. Quand on donne un siège au dignitaire, on lui donne un rôle, et on lui installe son siège sur un âne. Il peut alors porter le terme de chevalier, mais la traduction littérale serait ‘’chevaucheur d’âne’’. Même sans parader sur ce siège, en le mettant sur son âne, il montre qu’il a un statut social plus élevé. Le dieu qui reçoit le roi est toujours assis, il y a les assis et les autres. Il existe donc une hiérarchisation s’incarnant par la posture.
Le roi possède aussi un palanquin que l’on appelle nubalum. Il est porté par des gens dans toute la ville. Et quand il n’est pas en palanquin, il est à cheval. Le cheval est considéré comme un apport indo-européen, et est considéré comme un parvenu. En ayant une monture rarissime, car le cheval n’est pas un animal oriental, le roi peut se démarquer. Mais dans ce cas, il ne respecte pas les coutumes locales et s’annonce comme une divinité, et risque de choquer, car seules les divinités se présentent sur un animal, toutes ont un pendant animal qu’elles montent directement en contact physique. Debout sur un taureau par exemple. D’où le veau d’or : c’est le socle de la divinité sur lequel la divinité viendra se poser, mais c’est déjà un problème, car en matérialisant son socle, on risque de matérialiser le dieu. D’où le Christ pénétrant en âne est une image très forte, il se pose comme divinisé, et étant oint, comme lié aux dieux. S’il était entré en toute humilité, il n’aurait jamais pu être un contre pouvoir, car cette entrée est très forte du point de vue oriental.
La qualité sur-humaine du roi : on l’oint, ‘’je t’ai oint de l’huile de ma victoire et nul ne s’est tenu devant toi’’ dit le dieu Dâgan au roi. L’onction royale doit donner à la fois la lumière et l’invincibilité. Durant le couronnement, on l’oint et lui offre son pâlum, son sceptre et son arme. Mais la question se pose toujours : lui frotte-t-on de l’huile sur le front, ou l’oint-on totalement ? Cette dernière pratique est classique des croyances antiques, où l’on plonge un homme dans un liquide, le rendant invincible sauf à un endroit : ce défaut dans la cuirasse lui rappelle sa condition humaine. Faire remonter à Salomon la pratique de l’onction royale était donc une erreur, elle remonte au moins au XVIIème siècle.

Le palais royal est représentatif de son pouvoir, il y a deux entrées, celle du Nord est une zone sacrée. La zone par laquelle on y entre est juste à côté de l’administration, où se trouve le ministre du roi, qui contrôle les entrées, et pour accéder au roi, il faut passer par là. Le palais possède deux cours, structure née au début IIème millénaire. L’une privée, le bipânum où le roi vit avec ses femmes et ses trésors, l’autre publique, le babânum. Cette conception est classique chez les Assyriens aussi. Avec une zone publique et une où l’on ne peut accéder. On a de bonnes raisons pour supposer que ce gynécée interdit est desservi par des eunuques. Le passage entre les deux cours est contrôlé par 5 portiers portant des noms de fonction. Au Nord-Ouest se trouve le harem, au Sud, là où le roi reçoit les gens. Il existe aussi une salle du trône qui est aussi la salle de commémoration. Il existe beaucoup de prolongement de ces idéologies dans nos cultures.
Tous les gens ont accès au roi, mais il ne saurait répondre à toutes les requêtes. Il existe aussi des niveaux de responsabilité. Si le gouverneur admet un ambassadeur étranger par erreur, on se débrouille pour qu’il ne parle pas, on lui coupe la langue : révélateur d’une prégnance orale, et s’il sait écrire, on le vend à des bédouins du désert pour l’emmener loin. C’est donc un fonctionnement tribal, toute alliance politique est une alliance familiale, on s’inscrit dans une famille commune en s’alliant. On peut aller jusqu’à partager les mêmes ancêtres : un des partis renonçant aux siens. C’est là ce qu’on appelle la co-tribalité. Le roi règne sur cet ensemble, et est aidé par des dignitaires. Le fonctionnement est donc profondément tribal, il n’y a pas d’universalité.
La notion de méchant roi n’existe pas à l’époque ! On ne peut pas dire de mal de lui, et son fils aîné lui succède sans heurts… du moins en théorie. Par les chroniques babyloniennes, on sait qu’il y eut des assassinats, etc… Mais la personne du roi est censément sacrée, on ne peut attenter à sa vie. S’il meurt à la guerre, c’est le fait des dieux, tout ce qui a pu se passer dans les palais, on n’en parle pas. Même en lui annonçant les pires nouvelles et en lui donnant des conseils, on le laisse choisir au nom de sa royauté et de sa sur-humanité. Pour les bédouins toutefois, on sent des personnages royaux très respectés, qui doivent mourir dans leur palais pour éviter le déshonneur, et ils sont entourés de moins de cérémonial que les rois néo-sumériens ou néo-assyriens.

Rois et prophètes en Mésopotamie

La question du rapport avec la Bible se pose toujours quand on étudie la question prophétique. Les spécialistes de la Bible essaient toujours de revenir à l’assyriologie. En même temps qu’il y a la recherche des significations du texte, on recherche son antiquité, et la Mésopotamie permet largement de trouver les précurseurs de la Bible. Le déluge par exemple, se trouve dans la Bible et au chant 11 de l’épopée de Gilgamesh. Mais d’un point de vue moins anecdotique, du côté d’Ougarit et de Mari, on trouve des termes tout à fait identiques qui offrent un champ de comparaison fantastique. C’est un domaine vif de recherche, peu figé. Jusqu’ici on comparait avec les textes néo-assyriens, de l’époque d’Assurbanipal, mais les textes de Mari mettent en avant le problème que le phénomène prophétique est bien antérieur, car si les textes bibliques sont plus ou moins contemporains de l’époque néo-assyrienne, ils sont largement postérieurs aux textes prophétiques de Mari.
Grâce à Mr Durand, on a pu voir publier le corpus des textes prophétiques de Mari, ce que n’avait pas été fait sous son prédécesseur, Mr Dessaint. Attention toutefois à ne pas interpréter de manière occulte ces textes, perçus par certains comme des arcanes du fait de leur caractère obscur, propre néanmoins à tout texte oraculaire. Le message peut en être compris à plusieurs niveaux. Etudier ces textes n’est plus une étude fondée sur un consensus lié à l’histoire de l’art et l’Histoire générale, mais bien l’assyriologie dans sa vie. Entre les rois et les dieux, la Mésopotamie a vacillé, sa documentation aussi. Ce sont les grands axes de l’assyriologie. Il faut prendre la prophétie dans le champ général de la divination. Les Mésopotamiens étaient fondamentalement tournés vers le futur, ou tout au moins, pas vers le passé. La divination apparaît comme un fait sémitique qui n’apparaît en aucun cas à Sumer, il n’y en a pas trace en tout cas. Au début du IIème millénaire, la divination est répandue dans tout l’ouest. Elle en est originaire, et le phénomène ne provient pas de l’est, il n’est en aucun cas sumérien. La divination est aussi importante parce que c’est l’effort mis par les hommes dans la connaissance de ce qui est réservé aux dieux, qui ne dorment jamais. Ainsi, l’épithète de Enlil est pâlilum : « qui ne ferme pas les yeux ». Chez les Sumériens, cela veut dire qu’il ne cesse jamais de veiller sur les hommes. Chez les peuples sémitiques, cela veut dire qu’il sait tout et qu’on peut donc le questionner.
Au début du IIème millénaire, la divination est exclusivement hépatoscopique. Dès la deuxième moitié du IIème millénaire et durant toute la première moitié du Ier, la divination se diversifie. Le foie est alors une image du ciel qui annonce tous les secrets de l’univers. Ce sont les présages astrologiques. A côté de cela il y a tous les autres présages fortuits, les vols d’oiseaux, les chiens noirs qui traversent, etc… Cette astrologie est toutefois bien moins complexe que l’astrologie moderne. L’astrologue était un grand calculateur, il disposait de tables bien précises qui indiquaient la signification des positions planétaires et surtout les événements astronomiques majeurs, comme les éclipses.
Le devin se nomme bârûm « celui qui voit », à différencier toutefois du mot « voyant ». Le bârûm est davantage le lecteur. Celui capable de collationner les tablettes, c’est bien un lecteur matériel. Il n’est pas voyant car il regarde ce qui a été écrit par quelqu’un d’autre, c'est-à-dire la divinité. Avant le sacrifice, il prie la divinité et dit à la divinité ce qu’il espère lire sur le foie, alors considéré comme vierge, et sur lequel la divinité va écrire. Le métier de devin est exclusivement masculin. Cela est étonnant car la femme peut gouverner en l’absence du roi, choisir son propre époux durant le veuvage, son statut est donc assez respecté. La seule réponse possible à cette bizarrerie est à chercher du côté du tabou. Le devin est celui qui accompagne le général, et est à côté de lui avant qu’il prenne ses décisions. Or si c’est une femme, elle peut être dans une période d’impureté (les règles), et sera donc par là incapable de prendre des décisions. On sait que pendant un certain nombre de jours appelés ‘’période de l’impureté’’, la reine doit quitter le palais et rentrer chez elle. Ce tabou se retrouve dans le lévitique, une femme pendant sa ‘’période d’impureté’’ n’a pas le droit de monter au temple.
Le sacrifice divin s’appelle naptanum, c'est-à-dire ‘’repas’’, et on verse le sang de l’animal, qu’on considère comme vivant. La divinité étant vivante, on lui offre du vivant. De même on offre des cadavres animaux aux morts. Ensuite on l’ouvre et l’haruspice pratique. L’animal doit au moins être un agneau. On peut aussi pratiquer un sacrifice par économie, c'est-à-dire offrir de l’huile, de la farine... Et selon la manière dont elles se répandent, la divinité parle.
On regarde tout d’abord là où on en est avec la divinité, ses poumons, son cœur etc… Et surtout le foie. On en a même des maquettes comme celle de Mari datée du XIXème siècle ou celle d’Emar du XIIème. Sur le devant, c’est une figure hépatoscopique, liée à l’interprétation mantique, sur le derrière, on a des cunéiformes plus intéressants du point de vue épigraphiques. On constate une certaine connaissance de la vésicule biliaire et les veines portes. L’aspect du foie révélait les présages, et les devins devaient apprendre par cœur ce à quoi cela correspondait. On arriva au Ier millénaire à des maquettes quadrillées, chaque zone révélant des présages différents, comme un mode d’emploi oraculaire. C’est une consultation binaire par 0 et plus. Les premiers assyriologues ont eu le courage de redessiner entièrement ces foies et leurs textes ! Les textes sont extrêmement faciles à comprendre, « on peut y arriver en trois mois », mais entrer dans leur idéologie est bien plus long, « une vie n’y suffit pas ».
La divination procède par oui/non. Une autre réponse n’est pas envisageable. Cette réponse binaire suppose que pour avoir une réponse précise et complète, il faut tuer un deuxième agneau pour l’affiner. Or pour confirmer une réponse, il faut forcément sacrifier deux agneaux. Les comptes de certains palais parlent de 14, 30, voir même de troupeaux entiers ! Et parfois, la divinité répond oui, oui, oui, oui puis non. Il faut alors refaire le sacrifice entier. La divination est donc bonne jusqu’à un certain point seulement. Ce procédé sert à la haute époque de légitimation pour toute approche de la volonté divine. L’hépatoscopie est donc la science reine, car tout passe par elle. Au Ier millénaire, la pratique va le céder à l’astrologie, beaucoup plus économe en agneaux.
Ce qui plaît dans l’hépatoscopie est que celui qui prophétise n’inclut pas de sa propre pensée dans la prédiction. Il possède un stock de réponses indépendantes auxquelles le devin fait référence pour son verdict. Cette mantique institutionnalisée permet de débarrasser la divination des fantaisies individuelles ou de l’improvisation. Mais ce qui n’était pas remis en cause dans l’Antiquité est que la divinité ne peut s’incarner dans ce foie.
Les deux facteurs d’évolution de la divination seront l’hémérologie et l’oniromancie. La première est la science des jours fastes et néfastes. On ne peut donc plus prendre d’oracles tous les jours, c’est une catastrophe pour les devins. Elle va régler tout le premier millénaire. La divination est un fait diurne, lié à Shamash, l’oniromancie est un fait nocturne.
La prophétie est une moitié de la divination, on est possédé par la divinité. Mais s’il existe un corpus hébraïque et néo-assyrien, il faut lui ajouter le corpus de Mâri. Dans le premier corpus, c’est Dieu qui parle, dans les deux autres, ce sont les dieux qui parlent. La prophétie n’est pas à l’origine, une technique particulière d’accès au monde divin mais la possibilité pour la divinité d’avoir un discours articulé. Dans le sacrifice, s’il y a à côté du devin un prophète, les réponses ne nécessitent pas forcément la mort de 40 agneaux, l’interprétation prophétique permet d’accélérer la transmission du message. Ce prophète, Âpilum, étend les réponses du bârûm. On le traduit généralement par « répondant », mais son véritable nom est « celui qui parle après » (lien avec Prométhée ?). A côté de l’âpilum, il y a une âpiltum, une prophétesse (le ‘’t’’ marque le féminin en langues sémites). Le devin est un technicien érudit, dont le savoir permet de donner une réponse motivée. Mais c’est une autre population qui délivre les prophéties, ce ne sont pas les mêmes milieux, pas les mêmes populations et pas les mêmes motivations. Cf le Florilegum Marianum VIII, 9, les propos de Addu : le devin est plutôt silencieux, le prophète est un bavard, il reformule tout de manière lyrique.
Ces âpilum servent d’intermédiaires entre le roi et la divinité. Ce sont des interlocuteurs privilégiés. Ils doivent avoir un fluide particulier qui leur permet de sentir les volontés divines. On les charge de missions. Ex : « Lupalhum, l’âpilum de Dagan m’est arrivé de Tuttul ; il était porteur du message dont l’avait chargé mon seigneur de Saggâratum, lui disant : ‘’confie mon cas à Dagan’’ […] » L’âpilum est le véritable ancêtre du prophète hébraïque.
Le contact avec les dieux peut être épistolaire si l’âpilum se trouve trop loin du roi. Par exemple, on a conservé la lettre de l’âpilum de Shamash au roi de Mari, éditée ( ?) par un épigraphiste remarquable de Quimper, que Mr Durand considère comme le meilleur épigraphiste de France. Michaël Bichard.
A côté des âpilum, il y avait tout le reste de la population du temps, un genre de « cours des miracles », tous les asociaux trouvaient refuge au temple, ce depuis le IIIème millénaire. Le temple était le réservoir de tous les handicapés et inadaptés sociaux. Le plus souvent, ils sont hors documentation. Ceux qu’on connaît le mieux sont les dévots d’Ishtar, les assinum. C’est un terme littéraire en akkadien, mais à Mari, c’est un terme de la vie courante, ils sont diversifiés en plusieurs ‘’spécialistes’’, ils vivent dans un monde de bruit et d’exaltation, pratiquent l’automutilation et sont accusés de toutes les déviances. Parmi eux se trouvent les muhhîm, les « fous ». En akkadien, le crâne à l’origine, mais « moelle, cervelle » en ammorite. En sumérien, on a beaucoup d’expressions argotiques pour assinum. Comme ‘’pili-pili’’, on peut les comparer aux « gallos » de la littérature grecque.
Dans tout le Proche-Orient, ils sont attestés à des époques différentes. A Sumer, les sag-ur-sag, liés aux cultes d’Inanna et Dumuzi, à Mari, les assinnum sont liés au culte de la déesse Annunîtum et de Dumuzi. Dans l’Ouest, ils sont liés au culte de Tammouz, et à Hiérapolis, dans De dea Syria, ils sont appelés gallos. C’est une représentation unitaire des rejetés de l’humanité. Et parmi eux, on critique surtout les Ur-Nanshe, les ‘’hommes-femmes’’. Ils n’ont pas de barbe, à une époque où se raser est difficile sans se couper et où on porte la barbe, les imberbes sont soit des femmes soit des eunuques.
Il existe donc deux niveaux de communication avec la divinité, un licite, celui des âpilum, et un autre soumis à condition.
La crédibilité des rêves à Mari dépendent du moment, ceux de la 1ère veille, la barâritum, il ne faut pas en tenir compte, et il y a donc 2 verbes pour ‘’voir un rêve’’ : amarûm (vu) et natâlum (vu et ominal). On retrouve ces considérations chez les Grecs : Cf Odyssée, XIX : 559. La faune du temple vient prophétiser devant le roi, généralement ce qui lui convient, et celui-ci les récompense. Ex : ARM XXV 142 : « 1 anneau d’argent pour le ‘’fou’’ de Addu lorsqu’il a fait rapport au roi’’. On appelle le prophète messager, et celui-ci est accueilli et traité comme un ambassadeur.
Si le roi écoute les âpilum, il écoute aussi les muhhûm, il doit donc connaître toutes les paroles du dieu. Il veut rester au courant de tous les egerrûm, non par le terme technique pour prophétie, mais « la parole qui met en relation » deux parties. Elle désigne toutes les prophéties que l’on va provoquer. Provoquer la prophétie signifie obliger le dieu à délivrer une prophétie si les oracles sont peu clairs jusqu’ici.
On sait aussi qu’il ne faut surtout pas prophétiser sous l’usage de la boisson. Les grands moments de la prophétie sont ceux de trouble: la révolte des benjaminites, la paix avec le plateau d’Elam, etc…
Le devenir de cette prophétie est triple. A Babylone, l’astrologie remplace tout, et la prophétie devient suspecte, surtout pour les gens conservateurs et pleins de tabou. Dans l’Ouest, la « possession par la divinité » va chasser la divination qui est un trait de paganisme, cette possession est attestée chez les Hittites et les néo-Hittites au XIIIe et XIIe siècle. On appelle les possédés siuniyanza. Ceci est une découverte très récente.
La prophétie à Mari sert avant tout à la légitimation royale. Et celles du muhhûm permettent bien souvent d’exprimer la vox populi. Ce désir de connaître l’avenir est un paramètre très important de l’hominisation.


La question du parallèle avec les techniques mantiques étrusques pourrait corroborer la thèse anatolienne, mais ne suffit pas pour l’attester. Tarquin ressemble à Tarcunt, dieu de l’orage. Le grand problème est que les Hittites disparaissent au XIIème siècle sous les coups des Phrygiens et partent vers le sud-est. Si les Etrusques ont quitté l’Anatolie aux environs du VIIIème siècle, que s’est il passé dans l’est d’où ils viennent entre la période où les Hittites partent et où les Etrusques partent ? Les origines étrusques se trouvent donc dans ces régions, qui ne sont pas documentées. (1)
Ce qui nous manque pour savoir si les Mésopotamiens ont bien été en contact avec les structures chamaniques est la présence de tabou et l’inconnu des techniques pour accéder à l’extase. Il existe des allures chamaniques liées à l’irrationnel, mais on connaît ce que prend un chaman, or tout ceci est frappé d’interdiction dans le monde mésopotamien. Là encore, une question entourée de flou et d’hypothèse. (2)

Notes prises par Thibaud Nicolas, LS 1

NB :
1- attention quant à la question des origines orientales des Etrusques, toujours très hypothétiques malgré des apports intéressants de la génétique. Ne pas oublier, dans ce contexte, que le hittite est une langue indoeuropéenne, pas l’étrusque.
2- Le chamanisme est une pratique des chasseurs-cueilleurs, pas des peuples agriculteurs.




Guillaume

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Date d'inscription : 10/05/2011

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